La première fois que Théo et moi ouvrons les yeux sur Edimbourg, la capitale écossaise est en pleine effervescence.
Sur l’hautaine avenue de la Royale Mile les divertissements touristiques monopolisent le quartier. Les boutiques
jettent sur la rue des airs de musiques folkloriques et arborent des vitrines flamboyantes. De la haute cour granitique du château aux jardins de l’Holyrood Palace en contre-bas, les guides
haranguent le passant. Chacun promet la visite la plus hantée d’Edimbourg, d’Ecosse, du Monde ! Dans leurs costumes immaculés du Moyen-âge, les employés du Mary King’s Close distribuent de
sombres prospectus. Ceux de la City of the Dead battent le pavé devant de grands panneaux aux slogans rouge sang. Sur les marches de Tron Kirk un comédien des Auld Reekie braille devant une
dizaine de spectateurs.
- Well, Good eveni’g ev’ry bodyyy ! Welcom’ in the Old Town of Edi’burgh !
Is there someone wi hert condition ?
- Noooooooooo !!!!!
LES SONNEURS
- Comment tu te sens ?
- Je suis terrorisée
- Tu n’entends toujours rien hein ?
- Non
La pluie tombe en continu sur la grande avenue de Sauchiehall Street, au centre de Glasgow. Malgré cela la rue est bondée de gens venus échanger leurs cadeaux de Noël. Emmitouflés dans leurs
beaux imperméables colorés, ils flânent d’un magasin à l’autre. La nouvelle année commence mal. Je suis sourde depuis presque une semaine.
Sous la devanture d’un marchand de parapluies, un joueur de cornemuse s’acharne sur son instrument et semble
lutter contre le tapage assourdissant des gouttes de pluie. Son élégant kilt jaune et noir est détrempé et ses genoux dénudés grelottent au-dessus de ses hautes chaussettes de laines. Je devine
à son expression maussade et à la lenteur du déplacement de ses doigts sur le chanter qu’il ne joue pas une Jig. Je ne suis pas totalement sourde. Simplement je ne parviens plus à entendre les
cornemuses. Aussitôt qu’un sonneur entre dans mon champ de vision, mon appareil auditif le détecte et ferme immédiatement les écoutilles. Je commence à m’affoler
sérieusement.
MONSTRE OU COMPAGNIE
Il est des villes où deux mondes parallèles coexistent et ne se rencontrent jamais. Celui des monstres et celui
des touristes.
C’est le cas d’Inverness, capitale des hautes terres d’Ecosse généralement considérée comme la pointe septentrionale du pays par ceux qui n’y ont jamais mis les pieds. Pour les autres curieux,
elle est l’étape incontournable d’où l’on peut observer un monstre marin onduler régulièrement à la surface du Loch Ness.
Etrangement plus les touristes tentent d’approcher la bestiole, plus ils s’en éloignent. Non pas qu’à l’origine les monstres écossais soient particulièrement inaccessibles, mais plutôt parce que
les estivants tombent immédiatement sous le charme de l’Ecosse, ce qui les protège de tout chose susceptible de perturber leur repos annuel. Bien entendu si les monstres pataugeaient gaiement aux
côtés des bateaux-croisières et roucoulaient sous les douces caresses des enfants émerveillés, ils ne seraient plus du tout des monstres. Heureusement les monstres, et plus particulièrement les
monstres marins, sont beaucoup plus malins qu’on aurait tendance à le penser.
DES MOUTONS ET DES HOMMES
Les auteurs romantiques des 18ème et 19ème siècles sont ceux qui, plus que tous les autres, ont façonné notre
vision actuelle de l'Ecosse. Préférant occulter l'actualité industrialisante de leur pays, beaucoup de ces nostalgiques partirent sur les routes en quête d'un passé plus romanesque. En chemin ils
furent subjugués par la beauté sauvage et montagneuse des paysages highlandais toujours prompts à inspirer leurs rêveries de promeneurs solitaires. Les romantiques décrivirent leurs visions avec
une telle ferveur qu'aujourd'hui, pour la plupart d'entre nous qui ne sommes pas écossais, l'Ecosse se résume à la seule région des Highlands.
Tandis que les romantiques balisaient dans les esprits les sentiers de randonnées touristiques à venir, l'histoire avançait et l'économie avec elle. Les grands propriétaires terriens
développaient le commerce de la laine et apportaient leur contribution à ces tableaux sentimentaux, d'abondantes touches d'un blanc cassé. Des moutons.
Deux siècles plus tard, en Ecosse, les cartes postales à l'effigie des moutons trônant dans la lande vallonnée comme des seigneurs sur leurs terres se vendent par milliers chaque année. Lorsque
les voyageurs croisent un de ces ovins, vivant, ils s'étonnent presque de le voir s'animer. C'est une sensation déstabilisante, j'en fus témoin, de réaliser que nous ne savons rien du quotidien
des moutons écossais, ni d'ailleurs de celui des hommes qui les élèvent et veillent sur eux jour et nuit.
EFFUSION DE CLANS
- " Bienvenue au Musée des îles. Cet audio guide en français vous mènera à travers l’exposition historique que nous vous présentons ici. Appuyez sur le numéro correspondant aux panneaux
d'approfondir un sujet en particulier. Nous vous souhaitons une agréable visite."
Théo et moi parcourons l’île de Skye depuis presque une semaine. Nous nous sommes réfugiées au musée d'Armadale, à la pointe sud de l'île, car le soleil omniprésent depuis des
jours est devenu étouffant. Nous rasons les murs baignés par l'ombre rafraîchissante. Le musée est désert et dégage une atmosphère apaisante.
- " Du Ier au VIIIème siècle l’Ecosse recensait quatre peuples principaux. Les Pictes d'origine celte ou préceltique, constituaient le peuple le plus ancien et avaient repoussés l'invasion
romaine. Leurs royaumes s'étendaient à l'est et au nord-est du territoire.
Les Britons, celtes, étaient établis vers le sud -ouest.
Les Anglo-Saxons germaniques de Northumbrie vivaient dans le sud-est et les Scots, des celtes d’Irlande, s'imposaient à l'ouest et au nord-ouest.
Au VIIIème siècle un cinquième peuple vint s’ajouter aux quatre premiers, les Vikings, qui sévissaient surtout dans les îles du Nord, des Orcades aux Hébrides.
Durant quatre siècles les Scots livrèrent bataille aux Pictes, leurs principaux rivaux. Ils finirent par établir leur domination grâce à Kenneth MacAlpin qui unifia les deux royaumes. Le
territoire prit le nom de Scotia. Ses différents peuples avaient fusionné. Ils fonctionnaient selon un système tribal, se rassemblant peu à peu en clans."
LA PLUIE Les poètes d’antan qui magnifiaient la pluie, confortablement installés devant un bon feu de cheminée, n’ont jamais
avoué le fait que dès qu’une averse pointait son nez à l’horizon, les réfugiés poétiques couraient se mettre à l’abri sous leurs feuilles de papier.
Nul besoin pour eux d’affronter les ondées, alors qu’ils pouvaient divaguer depuis la fenêtre de leur cuisine.
Les pluies initiatrices déversaient sur eux suffisamment d’inspiration céleste pour imbiber d’encre des cahiers entiers.
Depuis que notre planète se réchauffe, les pays du Nord de l’Europe connaissent une augmentation de la moyenne
des précipitations de plus de 60 mm. Nous serions donc en droit de penser que les conteurs ont encore de beaux jours devant eux.
Point du tout.
La vérité est que la pluie écossaise agace plus qu’elle n’inspire.
Et c’est surtout par son absence que Théo et moi sommes le plus contrariées. Depuis plus d’une semaine le soleil
nous talonne et nous suit comme une ombre. Notre enthousiasme légendaire se tarit et le nez de Théo est tout pelé.
Tels deux microbes découragés devant l’œuvre colossale de la nature, nous examinons consciencieusement les
aspérités des montagnes de la vallée de Glencoe. Une en particulier retient toute notre attention. Car nous savons désormais que l’eau céleste d’Ecosse s’est retirée au sommet de son donjon. La
pluie se cache derrière de gros nuages argentés et gronde au loin.
LA PETITE BOUTIQUE DE TWEED
- Qu’est-ce qu’on leur dit ?, je demande à Théo
- Aucune idée
- Qu’est-ce que tu as lu sur leur site ?
- Que la Highland Tweed House est un magasin spécialisé dans le tweed pour la couture du sport et l’usure du comté ; qu’un large éventail de femmes et d’hommes en tweed est toujours en stock
ainsi que les meilleurs agneaux en écharpes… divague Théo
- Quoi ?
- J’en sais rien moi, c’est la traduction d’internet, se défend-elle. Je sais même pas ce que c’est que le tweed moi !
- Ok, ok, on va faire avec. Peut-être que ça va nous aider pour une fois. On risque pas d’avoir des idées préconçues sur le sujet au moins.
Théo et moi poireautons devant une boutique de tweed depuis une heure, en attendant que le magasin ouvre ses
portes. Après notre douche écossaise dans les montagnes de Glencoe, j'avais perdu tout mon matériel d'écriture, y compris mes cahiers de
notes. Avec eux avaient disparu mes recherches sur le kilt et les adresses des fabricants que nous étions censées rencontrer.
LE WHISKY
Même ceux pour qui le whisky n’est qu’une obscure boisson aux degrés redoutables savent qu’il est l’or de
l’Ecosse. Les superlatifs ne manquent pas et les journalistes du monde entier ont depuis longtemps assuré son succès. Partout ils comparent les faiseurs de whisky aux alchimistes. L’image,
directement puisée du Moyen-âge par les nostalgiques des temps anciens, est toujours aujourd’hui d’une efficacité effroyable.
Sauf qu’en Ecosse les grands producteurs de whisky ne sont pas des alchimistes. Ils ne transforment pas forcément l’orge en single malt et encore moins le plomb en or. Ce qu’ils transforment
c’est le goût du scotch qu’ils standardisent et caramélisent pour le vendre au plus grand nombre. Les géants Diageo, Pernod Ricard et Grants se partagent à eux trois 70% des ventes totales du
marché et chaque bouteille porte la marque illustrée des clichés écossais. 90% du scotch produit par les 96 distilleries du pays est exporté à l’étranger. Le chiffre d’affaire généré par les
ventes s’élève à 700 millions de livres sterling par année. Quant aux écossais ils peuvent toujours se rabattre sur la recette des visites touristiques.
Restent alors les indépendants. Dans la multitude des distilleries que nous pouvions choisir de raconter, il y en est une qui nous intriguait plus que les autres.
CEILIDHS
Pour nous autres Français la danse écossaise se résume à ces danseurs solitaires qui font voler leur kilt en
exécutant de petits pas sautés plus complexes les uns que les autres, leurs bras tendus en arc de cercle au-dessus de la tête, pour se protéger de la pluie. En fait les Highlands Dancing sont des
danses démonstratives de compétition extrêmement élaborées, réservées à l’élite des danseurs.
Pendant ce temps là, les Ecossais, eux, se réunissent dans les ceilidhs, sortes de bals plus informels et
beaucoup plus accessibles. A l’origine un ceilidh est une réunion sociale de n’importe quelle sorte et n’implique pas nécessairement des danses. Le « ceilidh » est un divertissement
littéraire où des histoires, des contes, des poèmes, des ballades sont récitées et des chansons fredonnées.Aujourd’hui plus on descend dans le sud de l’Ecosse, plus les « ceilidhs »
désignent spécifiquement les danses.
Les ceilidhs dancing rassemblent les jeunes et les moins jeunes, les écossais, les américains, les français, les
esquimaux, les expérimentés et les débutants. Nul besoin de savoir même danser pour y participer, du moment qu’on sache poser un pied devant l’autre.
ROBERT BURNS
La nuit vient d’atteindre l’apogée de ses heures les plus sombres lorsque je discerne dans le lointain de
l’obscurité, l’immense silhouette dégingandée d’un élégant revenant. L’enclume du silence qui l’accompagne assourdit mes tympans. Seul le claquement de souliers de bois sur le pavé résonne à
intervalles lents et réguliers au fur et à mesure que se rapproche l’apparition. A la vue de l’esprit, mon cœur suffoque sous la pression de ses propres battements.
Après quelques minutes la forme a plus l’allure d’un homme que celle d’un spectre. Mais sa stature, démesurément étirée avoisine les trois mètres. Des bottes de cuir épousent la courbe de ses
jambes et à elles seules représentent la moitié de la hauteur du bonhomme. Un hodden grey, traditionnel pantalon des Lowlanders et une distinguée jaquette aux tons bruns donnent au fantôme l’air
faussement emprunté des Dandys. La douceur des traits de son visage enfantin contraste avec l’austérité de son chapeau noir à rebords souples. Posté devant moi, l’homme croise les bras et attend,
me toisant du haut de toute sa renommée.
- Quuuuiiii êtes-vous ? Je marmonne en tremblant à l’intention du spectre.
- Je viens d’un petit bled qu’on appelle le pays de la liberté, la terre des braves !!!!, répond-il, fanfaronnant.
- L’Amériiiique ?
- NON, l’Ecosse !!!
- Roooobert Buuuurrrns ! Je souffle ahurie, le nez pointé en direction des étoiles.